Encore une fois, si vous permettez c'est le titre d'une pièce de théâtre de Michel Tremblay, grand auteur québécois. En ces temps où grâce à notre petit père de la Nation la francophonie risque d'avoir le vent en poupe grâce à des mesures humanistes de diffusion du français parmi nos aspirants à vivre en France, il me paraissait opportun de vous parler de cette pièce. Et puis surtout y a une madame qui me fait des remarques désobligeantes sur l'inactivité de mon bleugh... Bref.

Donc je disais, Encore une fois, si vous permettez... Je vais aujourd'hui vous montrer le monologue de départ. Pourquoi?  parce que c'est le début, et pour introduire un texte, commencer par le début c'est pas mal. Ensuite parce que si j'avais été prof de français j'aurais commencé une séquence sur le théâtre avec ce texte.
Je vous laisse lire, on en reparle après.



Ah mince... est ce que je vous mets juste le monologue ou aussi les didascalies du départ? Bon allez je mets, après je vous dirai comment nous n'en avons pas tenu compte ( mais qui nous? Pepina encore prise de délire de grandeur? non mais je vous l'expliquerai plus tard, je, nous sommes des clandestines du théâtre...)



"Le plateau est vide.

Le Narrateur entre, s'assoit sur une chaise qu'il ne quittera pas jusqu'à la fin. Il peut bouger, gesticuler, croiser jambes et bras, mais il ne doit pas quitter la chaise jusqu'aux dernières minutes de la pièce.

Nana, elle, envahit le plateau aussitôt arrivée, l'habite, le domine, en fait son royaume. C'est sa pièce à elle.



LE NARRATEUR. Ce soir, personne ne viendra crier : "Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes?" ni murmurer : " Va, je ne te hais point" en se tordant les mains. Aucun fantôme ne viendra hanter la tour de garde d'un château du royaume du Danemark où, semble-t-il, il y a quelque chose de pourri. Vous ne verrez pas trois femmes encore jeunes s'emmurer à jamais dans une datcha chuchotant le nom de Moscou la bien-aimée, l'espoir perdu. Aucune soeur n'attendra le retour de son frère pour venger la mort de leur père, aucun fils n'aura à venger l'insulte faite à son père. Et aucun mari ne verra sa poupée de femme le quitter parce qu'elle le méprise. Personne ne se transformera en rhinocéros. Des bonnes ne planifieront pas l'assassinat de leur maîtresse après avoir dénoncé et fait incarcérer son amant. Aucun homme ne pleurera de rage au fonde de son jardin en hurlant : " Ma cassette! Ma cassette!" Personne ne sortira d'une poubelle pour venir raconter une histoire absurde. Des familles italiennes ne partiront pas en villégiature. Aucun soldat au retour de la guerre ne vargera dans la porte de la chambre de son père pour protester contre la présence d'une deuxième femme dans le lit de sa mère.  Aucune blonde evanescente ne se noiera. Un Grand d'Espagne ne séduira pas mille  et trois femmes espagnoles et une famille entière de femmes espagnoles ne souffrira pas le sous le joug de la terrible Bernarda Alba. Vous ne verrez pas l'homme-animal déchirer son T-shirt trempé de sueur en hurlant : "Stella! Stella!", et sa belle-soeur ne sera pas perdue au moment précis où elle descendra du tramway nommé Désir. Aucune belle-mère ne mourra d'amour pour le plus jeune fils de son nouveau mari. La peste ne s'acharnera pas sur la ville de Thèbes et la guerre de Troie n'aura pas lieu. Et le Roi en personne ne se sentira pas obligé d'intervenir pour sauver un pauvre naïf des griffes d'un fieffé hypocrite. Il n'y aura pas de combat à l'épée, ni d'empoissonnement, ni de tous disgracieuse. Personne ne mourra ou, si quelqu'un a à mourir on en fera une scène comique. Non, vous ne verrez rien de tout ça. Ce que vous verrez, ce sera une femme toute simple, une simple femme qui viendra vous parler... j'allais dire de sa vie, mais celle des autres, sera tout aussi importante : son mari, ses fils, la parenté, le voisinage. Vous la reconnaîtrez peut-être. Vous l'avez souvent croisée au théâtre, dans le public et sur la scène, vous l'avez fréquentée dans la vie, elle vient de vous. Elle est née à une époque précise de notre pays, elle évolue dans une ville qui nous ressemble, c'est vrai, mais j'en suis convaincu, elle est multiple. Et universelle. Elle est la tant de Rodrigue, la cousine d'Electre, la soeur d'Ivanov, la marraine de Caligula, la petite nièce de Mrs. Quickly, la mère de Ham ou de Clov et peut-être même des deux. Et quand elle s'exprime dans ses mots à elle, ceux qui parlent autrement la comprennent avec leurs mots à eux. Elle traverse toutes les époques et fait partie de toutes les cultures. Elle a toujours été là et le sera toujours. J'avais envie de la revoir, de l'entendre à nouveau. Pour le plaisir. Pour rire et pleurer. Encore une fois, si vous permettez. (Il regarde en direction de la coulisse.) Je l'entends justement qui vient. Elle va nous parler d'abondance parce que la parole pour elle, a toujours été synonime d'abondance parce que la parole, pour elle, a toujours été une arme efficace. (Il sourit.) Comme on dit dans les classiques : " La voici qui s'avance!""

Voilà. J'espère que ce n'était pas trop long. Comme cette note est un peu dédiée à notre minute encyclopédique, je devrais peut-être me prendre pour une maîcresse? Alors avez vous une idée du pourquoi de ce texte pour vous parler théâtre?
Fastoche au moins une des raisons... Toutes ces évocations de grandes pièces qui ont marqué l'histoire universelle du théâtre. Mais justement n'y voyez pas une sorte d'érudition en voulant prétendre que j'ai pu retrouver la pièce à laquelle appartenait chaque citation. (Et vous d'ailleurs? Vous êtes-vous pris au jeu?) La clef se trouve dans le mot "universel". Comme les références théâtrales, comme nana, cette pièce est universelle. Et on touche là à une chose qui me tient à coeur dans ma conception de la littérature, dans ce que j'aime, ce que je recherche, c'est cette universalité. Mais je me rends compte que cette note est bien trop longue. Et si vous êtes aussi feignants que moi, il est temps que j'arrête. Allez je vous parlerai théâtre encore la prochaine fois. Et si vous le voulez bien je vous parlerai davantage de Nana...